LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

De l'épopée au roman épique

17 janvier 2019

Les paroles épiques chantées par un artiste et reçues par un auditoire ont un pouvoir de metonymic referentiality disait John Foley, une métonymie référentielle. Le récit ou l'épisode chanté aujourd'hui est la partie qui fait référence au tout de l'épopée. Je fais l'hypothèse que, malgré les différences entre l'épopée qui est chantée à l'oreille d'un auditoire — un art de la parole et de l'auralité (l'écoute) — et le roman qui est un texte destiné à la lecture, le même mécanisme de métonymie référentielle fonctionne dans le roman épique entre les épisodes particuliers et le tout de l'histoire qui est racontée.

Mon propos sera centré sur Kayar de Thakazhi, un roman-fleuve conçu il y a cinquante ans en Inde du sud, délibérément composé sur le modèle d'une épopée et destiné à être reçu par ses lecteurs au sein d'une communauté de parole comme une performance continuée. Ses traits stylistiques et la pragmatique de ce discours faussement romanesque et en réalité épique seront mis en lumière par une méthode d'analyse doublement comparative: – la comparaison de ce roman avec les épopées anciennes et spécialement le Mahābhārata, – et la comparaison de ce roman indien avec d'autres romans modernes composés en forme d'épopées, en particulier Les Misérables de Victor Hugo et Guerre et paix de Tolstoï. La comparaison avec le Mahābhārata mettra en évidence les procédés de style, en particulier la multiplication des récits annexes, qui font du récit-cadre une épopée; voir la page Réactualisations. La comparaison avec Hugo et Tolstoï permet de situer Thakazhi dans leur sillage d'où est issu le mouvement littéraire du réalisme social au vingtième siècle.

Francis Zimmermann, De Tolstoï à Thakazhi. Le moment réaliste au Kerala 1930-1970, dans Daniel Fabre et Marie Scarpa, Eds., Le Moment réaliste. Un tournant de l'ethnologie, Nancy, Presses Universitaires de Nancy – Editions Universitaires de Lorraine, 2017, pp.189–202. Reproduit sur le site Ginger.

La comparaison entre Thakazhi (1912–1999), le plus éminent romancier de langue malayalam de son époque, et ses illustres collègues européens est justifiée par l'influence sur sa génération de Hugo et Tolstoï alors traduits en malayalam. La traduction des Misérables (Paavangal, pāvaṅṅaḷ en malayalam) par Nalapat Narayana Menon en 1925 acheva de grammatiser la langue vernaculaire, en renouvelant le vocabulaire et les tournures de style, et fut l'une des sources d'inspiration du mouvement communiste au Travancore.

Sur les formes épiques dans Les Misérables

H.J. Hunt, Le sens épique des Misérables, in Centenaire des Misérables 1862–1962, Hommage à Victor Hugo, Strasbourg, Faculté des Lettres, 1962, pp.127–138.
Roland Desné, Histoire, épopée et roman: Les Misérables à Waterloo, Revue d'Histoire littéraire de
la France
, 75e Année, No. 2/3, Le Roman Historique (Mar. - Jun., 1975), pp.321-328.
Yves Gohin, Une histoire qui date, in Anne Ubersfeld et Guy Rosa, eds., Lire Les Misérables, Paris, Corti, 1985, pp.29–57.
Jean Gaudon, Écrire le siècle: l'épopée inachevée, Revue d'Histoire littéraire de la France, 86e Année, No. 6, Victor Hugo (Nov. - Dec.,1986), pp.1101-1108.

Réactualisation d'une histoire politique structurante
pour une communauté qui reçoit ce spectacle dans sa langue maternelle

Florence Goyet, Penser sans concepts: fonction de l'épopée guerrière, Paris, Honoré Champion, 2006.

Florence Goyet montre que l'épopée est une machine à penser «la question du politique», à savoir: Quelle nouvelle forme de gouvernement et quels nouveaux rapports sociaux et sentimentaux vont s'instaurer «dans une société qui émerge d'un âge sombre?» (p.7). Les événements chantés dans la langue locale illustrent une crise politique. Les procédés de style et en particulier le recours aux récits annexes, la juxtaposition et la variation entre les épisodes, les parallélismes et antithèses, permettent d'élaborer une interprétation de cette crise que chaque épisode du récit épique réactualise aux oreilles des auditeurs rassemblés pour le spectacle. L'épopée est le lieu où s'élaborent les valeurs nouvelles, où se pense le nouveau modèle politique.

Goyet prend le contrepied de la thèse popularisée par Georg Lukacs dans sa Théorie du roman (1916). Pour Lukacs, comme pour Hegel, l'épopée est le genre de l'origine, exprimant un temps où tout était clair et simple, où l'homme était en accord avec le monde, sans conflit. A l'inverse, il faut voir les épopées comme des textes problématiques et faire revivre les crises dont elles traitent.

Georg Lukacs sur le roman épique

[1916] Georg Lukacs, La Théorie du roman, traduit de l'allemand, Paris, [Denoël] Gallimard, 1995.
[1956] Georges Lukacs, Le Roman historique, traduit de l'allemand, Paris, Payot, 1965.
Pierre Vinclair, De l'épopée et du roman. Essai d'énergétique comparée, Rennes, PUR, 2015, pp.338–339.

Il est vrai que Lukacs ne cherchait pas à réfléchir sur l'épopée elle-même. L'épopée n'était pour lui qu'un point de comparaison pour définir le roman, par contraste, comme «la forme épique de notre temps» (Lukacs 1916: trad. p.147), le genre exprimant l'interaction difficile, douloureuse, entre le moi individuel moderne et le monde. Mais il introduit une distinction très utile, pour interpréter la structure d'un roman épique, entre deux types de personnages, une distinction entre le registre épique dans lequel les personnages ne sont que des postures, des positions sociales incarnées, et le registre romanesque dans lequel les personnages ont une vie intérieure.

roman épique = l'Histoire+la vie intérieure
  épopée +roman
 postures+personnages

Ce que dit Lukacs de Guerre et paix, «l'épopée moderne de la vie populaire» (Lukacs 1965: trad. p.93), est totalement applicable à Kayar. Dans l'un et l'autre de ces grands romans épiques, il faut distinguer le plan de l'intrigue (registre romanesque), et le plan de l'Histoire (registre épique). Les personnages principaux, c'est-à-dire les personnages de fiction, possèdent une vie intérieure et font avancer l'intrigue, tandis que les personnages secondaires ne font qu'incarner la vie populaire et que les personnages historiques mis en scène dans le roman ne sont que des marionnettes, des porte-voix sans intériorité des événements historiques.

Les événements historiques qui jalonnent le récit épique

Les événements historiques dont le récit épique est une interprétation philosophique, morale et politique fixent dans leurs grandes dates le cadre du roman. En gras ci-dessous les dates cruciales autour desquelles pivote le récit-cadre du roman épique.

Kayar de Thakazi (entrepris en 1961 et publié en 1978)
Le récit commence en 1886 et se termine en 1970

1886 Réattribution des tenures foncières au Kuttanad, royaume deTravancore
1925 Loi (Nayar Act) imposant le partage des héritages dans les Maisons nayar
1957 Premier ministère communiste au pouvoir dans l'Etat du Kerala
1970 Entrée en vigueur de la loi (Kerala Land Reforms Act) démembrant les terres rizicoles

Les Misérables de Victor Hugo (publié en 1862)
Le récit commence en Octobre 1815 et se termine en 1832

1815 18 juin Waterloo (sujet d'un flashback dans la partie II du roman)
Octobre Jean Valjean libéré du bagne (début du récit)
1823 Jean Valjean se dénonce au procès Champmathieu; arrêté, il s'échappe
24 décembre Jean Valjean retrouve Cosette et lui offre une poupée
1832 Juin Emeutes et barricades dans Paris

Guerre et paix de Tolstoi (publié en feuilleton de 1865 à 1869)
Le récit commence en 1805 et se termine en 1813. Epilogue en 1820

1805 Entrée en guerre de l'Autriche et de la Russie contre Napoléon
2 décembre Austerlitz
1812 7 septembre Bataille de Borodino
14 septembre Prise de Moscou
1813 Natacha et Pierre se marient