LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

L'épopée comme performance continuée

20 décembre 2018

Carol J. Clover, The Long Prose Form, Arkiv fôr nordisk filologi 101 (1986): 10–39.

John Miles Foley, Immanent Art: From Structure to Meaning in Traditional Oral Epic, Bloomington: Indiana University Press, 1991.

John Miles Foley, Word-Power, Performance, and Tradition, The Journal of American Folklore, Vol.105, No.417 (Summer, 1992), pp.275-301.

John Miles Foley, The Singer of Tales in Performance, Bloomington, Indiana University Press, 1995.

L'épopée traditionnelle est un art du spectacle dans lequel les récitations ou les mises en scène d'un épisode donné sont des reprises (re-enactments) à chaque fois nouvelles d'une tradition ainsi réactualisée.

Spécialiste des sagas islandaises, Carol Clover (1940–, UC Berkeley) formula pour la première fois (1986: 23) l'idée d'une «épopée immanente» reprise par John Miles Foley (1947–2012) dans Immanent Art (Bloomington, 1991). C'était l'hypothèse selon laquelle, pour une épopée à multiples épisodes dont la longueur interdit qu'elle puisse être récitée ou chantée dans sa totalité en une seule performance, l'épopée dans son intégralité n'existe qu'à l'état immanent dans la mémoire des participants au spectacle de sa récitation, dans l'esprit du chanteur comme dans l'esprit de l'auditeur (in the minds of performers and audiences alike), alors même que chaque spectacle n'est que la reprise d'une petite partie de ce tout. L'épopée se compose donc de parties qui sont chacune l'objet d'une récitation (performed parts) et d'un tout qui reste immanent (immanent whole). Chaque narrateur compétent (every knowledgeable individual narrator) a donc en mémoire une structure de base (a basic structure), une matrice (a core plan) de l'histoire que raconte globalement l'épopée. Madeleine Biardeau, dans ses travaux sur le Mahābhārata, disait le récit-cadre. Ce récit-cadre de l'épopée a une présence immanente à la mémoire collective, dans la tradition.

Foley (1992: 283; 1995: 8) reprend à Richard Bauman la thèse selon laquelle la performance est un cadre d'interprétation (interpretive frame), permettant au public de juger de l'habileté de l'artiste. Ce cadre est modalisé par différents artifices tels que l'emploi d'un langage codé, de figures de style, du parallélisme poétique, de formules stéréotypées, etc. Cette modalisation du cadre d'interprétation de la prestation est ce que Richard Bauman, au chapitre 3 de Verbal Art as Performance (1977), nomme the keying of performance. Keying est «la modalisation», et the keys «les modes» de performance. Cette modalisation donne à la parole épique énoncée ici et maintenant dans l'espace-temps d'une performance particulière le pouvoir de plonger le chanteur et ses auditeurs dans l'espace-temps de l'histoire des temps passés dont l'épopée est globalement présente à la mémoire collective des participants au spectacle. Foley étudie dans le détail chez Homère et dans les épopées serbes les procédés de style qui réalisent cette modalisation.

Mais ce n'est pas mon propos. Je m'intéresse à la distinction entre deux espaces-temps, celui de la performance et celui de l'épopée dans sa structure globale. C'est une polarité entre l'événement de parole (la performance) et le référent (la tradition) qui donne leur force iconique, leur force instauratrice d'une présence, aux paroles épiques lorsqu'elles sont chantées, ou comme dit Foley (1992 : 278), the enabling event — performance — and the enabling referent — tradition — that give meaning to word-power. Le cadre où se joue un spectacle et que Foley nomme performance arena est l'espace-temps particulier, ici et maintenant, dans lequel les paroles épiques chantées par un artiste et reçues par un auditoire ont un pouvoir de métonymie référentielle (metonymic referentiality). Elles rendent présente dans l'espace-temps du récit ou de l'épisode chanté ici et maintenant l'espace-temps de l'histoire globale dont l'épopée est la tradition. Le récit ou l'épisode chanté aujourd'hui est la partie qui fait référence au tout de l'épopée.