LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Schütz, Husserl et les intentions d'autrui

Séminaire du 16 mars 2017

Le problème de l'intersubjectivité transcendantale chez Husserl [Traduit de l'allemand par Maurice de Gandillac], in Cahiers de Royaumont — Philosophie, n°3, Husserl, Paris, Ed. de Minuit, 1959 (Troisième colloque philosophique de Royaumont, 23–30 avril 1957: L'œuvre et la pensée de Husserl).

Alfred Schutz, The Stranger (1944) et Making Music Together (1951), repr. in Collected Papers II. Studies in Social Theory, Edited and introduced by Arvid Brodersen, The Hague, Martinus Nijhoff, 1964.

De Husserl à Alfred Schütz (1899–1959), la question de l'intersubjectivité s'est déplacée de la philosophie vers la sociologie et, parce que Schütz traite par ailleurs de situations d'interactions où joue l'empathie dans le monde ordinaire, comme l'entente entre instrumentistes faisant de la musique ensemble (Making Music Together) ou les difficultés d'un étranger à interpréter les codes d'un milieu social où il est admis (The Stranger), son analyse du problème de l'intersubjectivité transcendantale chez Husserl (1957, publié en 1959), qui fut le point d'orgue de son œuvre, est particulièrement instructive. Du dernier Husserl (textes posthumes sur l'intersubjectivité écrits de 1905 à 1922) au dernier Schütz (Colloque de Royaumont en 1957) s'est poursuivie pendant un demi-siècle une réflexion sur les conditions de possibilité d'une anthropologie de l'expérience empathique des intentions de l'autre.

La situation de face-à-face est paradigmatique

L'une des critiques qu'adressent à Husserl, dans leurs interventions au Colloque de Royaumont, non seulement Alfred Schütz mais aussi Eugen Fink, est de prendre pour acquis le modèle interactionnel du face-à-face. Schütz fait référence au §51 du deuxième tome des Ideen et en particulier aux passages suivants où Husserl distingue la situation des personnes «en face» des objets du monde environnant et le rapport à autrui dans «le face-à-face de sujets qui ont commerce ensemble». Ce face-à-face est pour Husserl paradigmatique. Je cite la traduction française (Ideen 2, §51, p.269 et suiv.):

Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures. Livre Second. Recherches phénoménologiques pour la constitution, Traduit de l'allemand par Eliane Escoubas, Paris, PUF, 1982.

(p. 269) «Dans l'expérience compréhensive de l'existence de l'autre, nous comprenons l'autre tout simplement en tant que sujet personnel et, par là, en relation avec des objectités avec lesquelles nous sommes aussi en relation: avec la terre et le ciel, avec le champ et la forêt, avec la pièce dans laquelle «nous» séjournons en commun, avec un tableau que nous voyons, etc. Nous sommes en rapport avec un monde environnant commun — nous sommes dans une collectivité de personnes: les deux choses vont de pair. Nous ne pourrions pas être des personnes pour d'autres personnes si, au-dedans d'une communauté, au-dedans d'une convivialité intentionnelle, un monde environnant commun ne nous faisait pas face; et réciproquement, car il s'agit ici d'une corrélation: l'un se constitue par essence avec l'autre.»

(p. 271) «Nous désignons en tant que monde de la communication, le monde environnant qui se constitue dans notre expérience des autres, dans la compréhension réciproque et dans le consensus. Il est par essence relatif aux personnes qui se trouvent elles-mêmes en lui et qui le trouvent comme leur «en face».

(p. 272) «Les personnes qui appartiennent à la collectivité sociale sont données les unes pour les autres en tant que «compagnons», non dans l'en-face des objets, mais dans le face-à-face de sujets qui «con»-vivent, ont commerce ensemble, sont en rapport les uns avec les autres, actuellement ou potentiellement, dans des actes d'amour et d'amour réciproque, de haine et de haine réciproque, de confiance et de confiance réciproque, etc.»

L'une des critiques que Schütz adresse à Husserl est de prendre cette situation de face-à-face pour acquise sans jamais imaginer d'autre paradigme possible du rapport à autrui.

(Schütz, Royaumont,p.361) Un autre problème, qui concerne la structure du monde social, mérite au contraire d'être sérieusement considéré. Husserl prend comme modèle de situation sociale le cas de la présence en chair et en os des participants dans une communauté temporelle et spatiale, l'un d'eux se trouvant dans le champ perceptif et à la portée de l'autre. Dans l'analyse de l'expérience d'autrui, Husserl affectionne autant ce paradigme qu'il affectionne celui de la vue de la chose propre lorsqu'il analyse la perception. Mais le monde social comporte des zones proches et des zones lointaines. Le monde ambiant (nous prenons ici le terme dans son sens sociologique) où /362/ Je et Tu font l'expérience mutuelle de leur double présence, dans une immédiateté spatiale et temporelle, peut devenir le monde–avec (Mitwelt) d'Autres qui sont mes contemporains, mais qui ne me sont pas donnés dans une immédiateté spatiale, et il y a encore, par transformations multiples, le monde de mes prédécesseurs et le monde de mes successeurs.

Eugen Fink reprenait cette critique au cours du débat suivant l'intervention de Schütz:

(Fink, Royaumont, p.369) Tout d'abord je voudrais vous dire que je crois comme vous que, lorsqu'il analyse l'expérience d'Autrui, Husserl se limite à l'Autre en tant qu'il est actuellement présent, en tant qu'il se trouve dans mon voisinage immédiat, dans mon champ propre de perception, et qu'il ne considère cet Autrui présent qu'en tant qu'il est possesseur d'un corps propre, ce qui ne le distingue pas tellement des chiens et des chats. Et si la possession d'un corps propre suffisait à fonder une cosubjectivité transcendantale, cette position aboutirait logiquement à faire des chiens et des chats des sujets transcendantaux. Mais il ne suffit pas que nous sachions qu'un être a un corps propre pour le comprendre comme amoureux. [Dans le texte allemand de son intervention, M. Fink joue ici sur la ressemblance des mots Leibhaber (possesseur d'un corps propre) et Liebhaber (amoureux).]

Du point de vue qui est le nôtre dans ce séminaire d'anthropologie linguistique, et particulièrement pour un anthropologue (FZ) qui n'a jamais recueilli d'ethnographie en situation de face-à-face à strictement parler mais s'est toujours situé, sur le terrain en Inde du sud, dans des situations d'expérience mutuelle entre un maître et son disciple dans lesquelles «leurs prédécesseurs» — les auteurs disparus de la tradition savante qu'ils étudiaient ensemble — étaient les interlocuteurs principaux, il importe de s'interroger sur le caractère paradigmatique du face-à-face. Mais, comme nous allons voir, Alfred Schütz ne le remettait pas en cause. Dans sa réponse à Eugen Fink, il part de la distinction que faisait Husserl lui-même entre la perception d'un objet et l'apprésentation des aspects subjectifs d'une situation, pour préciser que certes la vie intérieure d'autrui ne peut pas être un objet de perception, mais que dans le face-à-face cette vie intérieure peut être inférée à travers des symboles qui en constituent une apprésentation.

(Schütz, Royaumont, p.375) Lorsque Fink déclare impossible que la vie intérieure d'autrui, atteinte sur le mode de l'apprésentation, se transforme jamais en présence sur le mode de la perception, j'apporterais volontiers à sa formule une légère correction et je dirais plutôt /376/ que, pour moi, cette vie intérieure ne peut être inférée qu'à travers des symboles indicatifs (gestes, jeux de physionomie, paroles, conduites) et par conséquent sur un mode purement apprésentatif. C'est assurément un caractère général de tout rapport symbolique que seul le symbole y soit présent, le symbolisé n'étant jamais qu'apprésenté. […]

J'ai fait remarquer, dans de nombreux écrits, que, lorsqu'il se retourne réflexivement sur lui-même, le Je ne peut apercevoir que ses vécus passés ou les phases initiales, déjà passées, de ses vécus présents, alors qu'il est en mesure de saisir les vécus d'autrui dans la simultanéité /377/ du Maintenant. Qu'on me permette d'alléguer brièvement l'exemple de la communication par le langage. Celui qui parle constitue la suite de ses propos à travers une série d'actes polythétiques, auxquels se coordonnent, dans une rigoureuse simultanéité, les événements d'ordre auditif qui se succèdent dans le monde extérieur; aux aguets du discours en train de se dérouler, il perçoit justement ces successions de sons venant du dehors et, dans ses actes de conscience polythétiques, rigoureusement simultanés à ces successions, il les interprète comme symboles des processus qui se déroulent dans la conscience de l'interlocuteur. Ainsi se constitue, grâce au déroulement de ces actes que sont les paroles prononcées dans le monde extérieur, une simultanéité des deux flux temporels intérieurs, permettant la formation d'un Nunc commun, et, par conséquent, d'un Nous.

Le face-à-face avec autrui se déroule donc dans la durée et dans la succession de gestes, mimiques, paroles, conduites que j'interprète comme symboles apprésentatifs de la vie intérieure d'autrui. Cette introduction des symboles dans le modèle du face-à-face est d'importance cruciale pour un anthropologue (FZ) travaillant sur les textes d'une tradition savante, ou sur des dialogues mis en scène au théâtre et dans les arts vivants, ou sur des récits au style indirect libre dans le conte et le roman. Dans tous les cas, la situation de face-à-face est paradigmatique, mais elle ne peut être inférée qu'à travers le jeu des symboles.

Une série d'actes de conscience polythétiques

Dans Making Music Together (1951), Schütz décrivait les actes de conscience polythétiques par lesquels les musiciens dans un orchestre ajustent la tonalité de leurs instruments les uns aux autres et entrent en syntonie dans les instants précédant l'exécution, se préparant ainsi à participer au flux de conscience des autres exécutants, au flux de l'expérience des autres dans la durée, le temps interne ou subjectif.

Alfred Schütz, Making Music Together: A Study in Social Relationship, Social Research, Vol.18, No.1 (March 1951), pp.76–97.

(92) This sharing of the other's flux of experiences in inner time, this living through a vivid present in common, constitutes what we called in our introductory paragraphs the mutual tuning-in relationship, the experience of the "We," which is at the foundation of all possible communication.

Schütz décrit les instants précédant le début d'une exécution musicale, au sein d'un orchestre de chambre, où les musiciens se concentrent et s'accordent émotionnellement les uns aux autres, ce qu'il appelle l'entrée en syntonie, the mutual tuning-in. Puis il étend sa description de cette forme particulière d'empathie à la relation qui s'instaure au cours du concert entre les musiciens et les auditeurs.

(93) This can be easily seen by imagining the audience as consisting of one single person, a small group of persons in a private room, a crowd filling a big concert hall, or the entirely unknown listeners of a radio performance or a commercially distributed record. In all these circumstances performer and listener are "tuned-in" to one another, are living together through the same flux, are growing older together while the musical process lasts. This statement applies not only to the fifteen or twenty minutes of measurable outer time required for the performance of this particular piece of music, but primarily to the coperformance in simultaneity of the polythetic steps by which the musical content articulates itself in inner time. Since, however, all performance as an act of communication is based upon a series /94/ of events in the outer world — in our case the flux of audible sounds — it can be said that the social relationship between performer and listener is founded upon the common experience of living simultaneously in several dimensions of time.

Cette relation d'ajustement mutuel au temps subjectif des autres (the mutual tuning-in relationship) est au fondement de toute communication. La thèse que soutient Schütz ici est double. D'une part, il emprunte à Bergson l'idée que toute relation avec autrui se vit dans la durée. D'autre part, il emprunte à Husserl le concept d'actes polythétiques (polythetisch), à plusieurs rayons (vielstrahlig), pour décrire le partage des émotions et intentions entre musiciens et auditoire comme une série d'actes de conscience polythétiques se déroulant dans la durée: ils sont en syntonie (tuned-in), ils vivent ensemble (living together) dans le même flux de conscience, ils vieillissent ensemble (growing older together).

«La situation primordiale» (the paramount situation, p.97), le paradigme dont peuvent être dérivées toutes les autres formes de communication ou relation avec autrui, est un concert réunissant en duo un chanteur et son accompagnateur au piano. Partageant un même secteur de temps et un même secteur de l'espace, ils sont dans une authentique relation de face-à-face:

(94) Each coperformer's action is oriented not only by the composer's thought and his relationship to the audience but also reciprocally by the experiences in inner and outer time of his fellow performer. Technically, each of them finds in the music sheet before him only that portion of the musical content which the composer has assigned to his instrument for translation into sound. Each of them has, therefore, to take into account what the other has to execute in simultaneity. He has not only to interpret his own part, which as such remains necessarily fragmentary, but he has also to anticipate the other player's interpretation of his — the other's — part and, even more, the other's anticipations of his own execution. […] Both share not only the inner durée in which the content of the music played actualizes itself; each, simultaneously, shares in vivid present the other's stream of consciousness in immediacy.

Schütz n'a pas élaboré comme il l'espérait (derniers mots, p.97) la théorie de la relation de syntonie (the tuning-in relationship) esquissée en 1951 dans l'article sur la musique, mais elle s'éclaire à la lumière des remarques de 1957 citées plus haut en réponse à Eugen Fink. Par rapport à la doctrine de l'empathie chez Husserl, la réflexion a avancé sur trois points décisifs: 1°) la prise en compte de la durée (le temps intérieur partagé) dans l'intersubjectivité, 2°) la prise en compte des symboles dont l'interprétation permet d'inférer la vie intérieure d'autrui sur un mode apprésentatif, et 3°) la relation avec autrui constituée d'une série d'actes de conscience polythétiques nous permettant, moi et autrui, de vivre ensemble simultanément dans plusieurs dimensions du temps.