LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

La variation des styles de parole
en fonction du contexte d'interlocution

Je change le style de mes paroles en fonction de mes interlocuteurs et du contexte de la conversation. Au début des années soixante-dix, William Labov (Sociolinguistic Patterns, 1972; Language in the Inner City, 1972) montre le caractère systématique de la variation des styles de parole en fonction des caractéristiques sociales de la situation d'interaction langagière. Il définit le style comme le degré d'attention qu'un locuteur porte à sa propre production linguistique. La sociolinguistique «variationniste» pose par hypothèse qu'un locuteur associe des formes linguistiques particulières à des contextes particuliers d'interlocution.

Les expressions qui, dans mes paroles, portent la trace du contexte dans lequel je parle, sont «indexicales». Les indexicaux sont des formes linguistiques (des mots, des tournures de phrase) dont le contenu représentatif (la signification) est fonction des circonstances: par exemple, les pronoms personnels (tu, nous), les démonstratifs (cette [maison]), les adverbes de lieu et de temps (ici, maintenant). Les phrases contenant ces indexicaux ont deux caractéristiques: l'état de choses qu'elles représentent est fonction du contexte d'interlocution; leur contenu représentatif varie selon les circonstances.

Pris au premier degré, le sens des énoncés contenant des indexicaux découle de la contiguïté entre ces formes linguistiques indexicales et la réalité extérieure. L'indexicalité au premier degré (first-order indexicality) est le travail sémiotique consistant à former ces associations entre le contenu des paroles et le contexte de l'interlocution. Par exemple, j'emploie je et tu pour te parler dans une situation de face à face, et le tutoiement pris au premier degré indique que nous sommes des proches en situation de face à face. Mais je peux donner intentionnellement au tutoiement une connotation affectueuse ou inversement méprisante. L'indexicalité au second degré (second-order indexicality) selon Michael Silverstein donne à ces associations entre le contenu et le contexte des paroles échangées une tonalité morale et politique. Silverstein prend l'exemple de la variation entre le tutoiement et le vouvoiement. Au premier degré d'indexicalité, le choix entre ces deux formes d'adresse du locuteur à son interlocuteur est dicté par le respect des distances sociales et des règles de déférence en vigueur dans le contexte d'interlocution. Au second degré d'indexicalité, le choix du tutoiement ou du vouvoiement, s'il va contre les règles, est dicté par la volonté délibérée d'établir une intimité ou inversement d'affirmer une distance honorifique. L'indexicalité est alors le matériau sociolinguistique d'une politique des émotions et des sentiments.

Michael Silverstein, Indexical order and the dialectics of sociolinguistic life, Language and Communication 23 (2003): 193–229.

William Labov posait comme hypothèse fondatrice de la sociolinguistique que les changements dans la langue parlée (linguistic change) se situaient bien au-dessous du niveau de la conscience (well below the level of consciousness) et qu'ils échappaient au contrôle, aux intentions, aux désirs du locuteur. Dans quelle mesure la variation stylistique est-elle inconsciente et comment devient-elle consciente? Penelope Eckert, dans Linguistic Variation as Social Practice (Oxford, Blackwell, 2000), part de la conscience des locuteurs pour décrire leurs stratégies d'utilisation performative d'un accent par exemple dans la prononciation des voyelles pour affirmer leur appartenance à une communauté linguistique particulière. Selon Eckert, chaque locuteur tisse individuellement un style de parole composite qui entrelace à chaque fois plusieurs positionnements sociaux et affirme simultanément son appartenance à plusieurs communautés. Dans la recension de cet ouvrage, Labov précise la façon dont s'articulent l'inconscient collectif d'une communauté de parole (speech community) et les stratégies des locuteurs individuels:

This encapsulates the major ideological position of the book — and perhaps the only one with which I am in disagreement. It continues the argument of Chap. 1 that emphasizes the role of the individual as an "active agent" who is continually constructing "social meaning." To me, this stress on the role of individuals is problematic. I do not believe that it is Eckert's intention to return us to the focus on the individual that was the cornerstone of Paul's philosophy of language [Il s'agit de Paul Grice, universellement appelé "Paul"], or to reinstall the primacy of the idiolect that was the major target of the critique of Weinreich et al. 1968. In one sense, we all agree that sociolinguistics takes the individual as primary, because we begin with the observation and recording of individual speakers, not with general impressions of how people speak. At the same time, we all join in recognizing the fundamental dogma of sociolinguistics: that the language of individuals cannot be understood apart from the speech communities of which they are members. We recognize that the individual, as a linguistic object, is the intersection of all the social groups in which he or she has participated. The issue in dispute seems to center on how consciously and actively individual speakers participate in and influence the course of language change.

William Labov, Review of: Linguistic Variation as Social Practice by Penelope Eckert, Language in Society, Vol. 31, No. 2 (Apr., 2002), pp. 277–284.