LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Catégories de pensée
non exprimées dans la langue
Un texte de Marcel Mauss (1923)


Un texte de Marcel Mauss (1872-1950), peu accessible parce que non repris dans ses Œuvres, est à mettre en parallèle du texte de Whorf sur les Catégories grammaticales (1945) et de la distinction qu'il faisait entre overt et covert categories. Ce texte de Mauss fut publié dans la Discussion suivant la Communication d'Antoine Meillet à la Société de Psychologie, séance du 14 juin 1923, «Le genre féminin dans les langues indo-européennes», Journal de Psychologie, 1923, p. 943 sq. Repris dans A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, Tome II, Paris, Klincksieck, 1951, nouveau tirage 1952, pp. 24-28; Mauss: 25-28. Dell Hymes's translation, in Dell Hymes, ed., Language in Culture and Society. A Reader in Linguistics and Anthropology, New York, Harper and Row, 1964, p. 125.


«D'abord, il faut observer que les faits linguistiques sont plutôt effets que causes. D'une part, les catégories de la pensée collective ne sont pas nécessairement exprimées dans les catégories du langage et d'autre part ce ne sont pas nécessairement celles qui sont exprimées par le langage qui sont les plus conscientes ni les plus importantes. Exemple: il est peu de civilisations où la division du travail entre les sexes, et la répartition des choses entre eux qui y est parallèle, la distinction du «mâle» et du «femelle», soit plus dominante, plus consciente, plus tyrannique que dans les polynésiennes ou dans la chinoise. Elle règle les occupations, et les rites, et les droits, et la théologie, et la divination, et l'esthétique. Or, elle ne s'exprime pas dans les langues de ces civilisations qui ne connaissent pour ainsi dire pas les distinctions de genre. D'un autre côté, si les civilisations indo-européennes ont été précédées par des civilisations chez lesquelles ces divisions avaient un sens, comme celui que M. Meillet s'efforce de reconstituer, au contraire les civilisations européennes actuelles n'y croient plus. Les genres n'y correspondent plus qu'à une sorte d'étiquette linguistique, celle-ci n'étant qu'un effet, une survivance. Ainsi, notions fortes exprimées autrement que par le langage, d'un côté; notions faibles, ou même effondrées, mais langage tyrannique, de l'autre ; nous assistons à un divorce complet entre les formes linguistiques et le fond de la pensée. Et ce divorce est normal, parce que le langage n'est qu'un des moyens d'expression de la pensée collective, et non l'expression adéquate de cette pensée elle-même.»


Roman Jakobson, La notion de signification grammaticale selon Boas [1858-1942] (1959), repr. dans R. Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963.

Théodule Ribot (1839-1916), L'Evolution des idées générales, Paris, Alcan, 1897. (Spécialement p.105: «L'image générique n'est jamais, le concept est toujours un jugement.» Ribot est le maître de Durkheim, Lévy-Bruhl et Mauss en psychologie.)

Michael Silverstein, Language Structure and Linguistic Ideology, dans Paul R. Clyne, William F. Hanks, and Carol L. Hofbauer, Eds., The Elements: A Parasession on Linguistic Units and Levels, Chicago, Chicago Linguistic Society, 1979, pp.193-247; les seize premières pages (pp.193-208).

Vocabulaire de sciences cognitives. Neuroscience, psychologie, intelligence artificielle, linguistique et philosophie, Paris, PUF, 1998, spécialement les entrées «Grammaire» et «Catégorisation».

Benjamin Lee Whorf (1897-1941), Grammatical Categories, Language 21 (1945): 1-11; repr. dans B. L. Whorf, Language, Thought, and Reality, Selected Writings of B. L. Whorf edited by John B. Carroll, Cambridge, Mass., MIT Press, 1956, pp.87-101.