LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Le nom de baptême et le cours de l'histoire
Kripke, La Logique des noms propres

Jeudi 19 janvier 2012

Michel Bréal disait du nom propre qu'il «accompagne l'objet auquel il sert d'étiquette à travers les événements de l'histoire» (Essai de sémantique, 196). Charles Peirce expliquait que le nom propre ne devient pleinement un nom propre que la seconde fois qu'il est prononcé. La mémoire dote le nom propre de son pouvoir de désignation. Il revient à Saul Kripke d'avoir mis ce rôle de l'histoire en lumière.

"Putnam and Kripke were coming from different places, but Putnam did get one thing from Kripke. He graciously acknowledged it over and over again: 'Kripke's work has come to me second hand; even so, I owe him a large debt for suggesting the idea of causal chains as the mechanism of reference'…" (Ian Hacking, Putnam's theory of natural kinds, p. 7).

Il faisait allusion à une page de La Logique des noms propres où Kripke place au premier plan la communauté linguistique et l'histoire de cette communauté:

(79) Un bébé naît; ses parents lui donnent un nom. Ils parlent de lui à leurs amis. D'autres personnes font sa connaissance. A travers des conversations de toutes sortes, le nom est transmis comme par une chaîne, de maillon en maillon. Un locuteur qui est situé tout à fait à l'extrémité de la chaîne et qui a entendu parler, au marché [*] ou ailleurs, de (par exemple) Richard Feynman, peut faire référence à Richard Feynman même s'il ne peut pas se rappeler qui a été le premier à lui en parler ou même qui lui en a jamais parlé. Il sait que Feynman est un physicien célèbre. Il est relié à une chaîne de communication à une extrémité de laquelle se trouve l'homme auquel il fait référence. Il est ainsi en mesure de faire référence à Feynman, quand bien même il est incapable de l'identifier en ce qu'il a d'unique. Il ne sait pas ce qu'est un diagramme de Feynman, ni ce qu'est la théorie de Feynman sur la production et l'annihilation de paires. Et ce n'est pas tout: il aurait du mal à distinguer Gell-Mann de Feynman. Mais il n'a pas besoin de connaître tous ces faits, dans la mesure où il est relié à une chaîne de communication en vertu de son appartenance à une communauté linguistique. Cette chaîne remonte à Feynman lui-même, et la communauté a transmis le nom de maillon en maillon jusqu'au locuteur, sans que celui-ci doive se livrer dans son bureau à une cérémonie privée au cours de laquelle il devrait dire: «Par "Feynman", j'entendrai l'homme qui a fait telle et telle chose.»

[*] Le marché est l'archétype de la scène langagière. Cf. sanskrit vyavahāra, «le commerce, les affaires, les échanges, les transactions», modèle de la scène conversationnelle ou de la communauté linguistique.

Dans la Préface à l'édition de 1980, Kripke attache à l'histoire de la transmission des noms de locuteur en locuteur une importance telle que deux histoires distinctes de la même étiquette attachée au même individu créent pour lui deux noms distincts:

(trad. p. 160, note 9) Dans la conception défendue ici, deux «chaînes historiques» totalement distinctes qui assigneraient de façon purement accidentelle le même nom au même homme devraient probablement être considérées comme créant deux noms distincts malgré l'identité des référents. Cette identité peut être inconnue du locuteur, ou représenter une découverte récente.

L'histoire — c'est-à-dire la mémoire et la transmission des noms de conversation en conversation, de locuteur en locuteur, de génération en génération — est donc le fondement de la nomination. L'image de la chaîne partant du «baptême initial» (pp. 84, 124, 151) et de la transmission «de maillon en maillon» est utilisée à plusieurs reprises, pp. 78-79, 81, 85, 95, 124, 128 et la thèse est clairement formulée:

(83) En général, ce à quoi nous faisons référence dépend non seulement de ce que nous pensons nous-mêmes, mais des autres gens de la communauté, de l'histoire du chemin suivi par le nom pour nous atteindre, et ainsi de suite. C'est en suivant cette histoire qu'on parvient à la référence.

De même pour les noms d'espèces naturelles

(128) Le nom de l'espèce peut être transmis de maillon en maillon, exactement comme dans le cas des noms propres, de sorte que beaucoup de ceux qui n'ont vu que peu ou pas d'or peuvent quand même utiliser le terme. Leur référence est déterminée, non par la manipulation directe de spécimens, mais par une chaîne causale (historique) [sic]… D'habitude, s'agissant d'un nom propre qu'on se transmet de maillon en maillon, nous accordons peu d'importance à la manière dont la référence est fixée: peu nous importe que différents locuteurs fixent la référence du nom différemment, pourvu qu'ils lui assignent le même référent. S'agissant des noms d'espèce, la situation n'est probablement pas très différente.

Dans tous les cas, la nomination fonde sa pertinence sur la mémoire et la transmission de locuteur en locuteur au sein d'une communauté linguistique. Le fondement de la nomination est historique et sociologique. C'est pourquoi la nomination ne relève pas de la sémantique (ni de conventions) mais de la pragmatique (et de causes déterminantes).

Cependant, la causalité (les chaînes causales de transmission des noms) ici est historique (c'est le cours de l'histoire qui détermine la nomination) et distincte de la causalité naturelle. L'ethnoscience doit articuler entre elles ces deux causalités. Lorsque j'étudie par exemple les myrobolans, le curcuma, le groupe des figuiers aux vertus astringentes dans la médecine et la pharmacie ayurvédique, je dois associer la causalité de la nature (qui se déploie dans le jeu des humeurs et des qualités sensibles) et la causalité de l'histoire (qui se déploie dans le jeu des noms d'espèces naturelles). C'est pourquoi l'histoire naturelle, comme on dit traditionnellement, est ensemble une histoire naturelle, linguistique, religieuse et sociale.

Ian Hacking, A Tradition of Natural Kinds. Philosophical Studies, 61 (1991): 109–26.

Ian Hacking, Putnam's theory of natural kinds and their names is not the same as Kripke's, Principia, 11—1 (2007), pp. 1–24.

Saul Kripke, Naming and Necessity, Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1980. Traduction: La Logique des noms propres, Traduit de l'américain par Pierre Jacob et François Recanati, Paris, Minuit, 1982.