LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

«Donner à voir la voix» (Louis Marin)
Exercices de «lecture en hypotypose»

Séminaire du 6 novembre 2008

Louis Marin, Aux marges de la peinture: voir la voix (1988), repris dans Louis Marin, De la représentation, Paris, Gallimard-Seuil-Hautes-Etudes, 1994, pp.329-341.

Florence Rougerie, Ad Marginem, écriture et peinture chez Paul Klee. Aux marges du tableau: titres, légendes, signature, Textimage, Revue d'étude du dialogue texte—image, Numéro 1: En Marge, avril 2007. Publication électronique dont on admire la mise en pages et les illustrations, à l'adresse: http://www.revue-textimage.com/01_en_marge/rougerie1.htm

Dans Voir la voix (1988), se plaçant à l'interface des arts et du langage, entre rhétorique et anthropologie de la performance et de l'énonciation, Louis Marin décrit une double articulation de la figure de rhétorique qu'on nommait jadis une hypotypose, et l'illustre en commentant deux peintures célèbres, l'une de Klee et l'autre de Poussin, qui sont de véritables mises en scènes de la voix.

«Se demander comment, par quels moyens, et dans quelles limites la représentation picturale, avec son médium spécifique, aux marges ou dans les combles de son entreprise, offre à la vision précisément ce que Poussin nomme à propos de Virgile le son des paroles, c'est-à-dire une certaine substance intermédiaire entre bruit, cri, son et articulation sensée, discours: cette première conversion du dire au voir ne pourrait être pensable, intelligible, «montrable» que sous réserve d'une seconde qui s'y logerait, à savoir que la phantasia de la voix dans le tableau soit performée en un dire qui la laisse entendre.» Louis Marin, De la représentation, p.332.


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Paul Klee, Ad Marginem


«Un titre (écrit Louis Marin, p. 332) qui est sa première description, en latin Ad Marginem, à la marge, vers la marge, que je voudrais passionnément entendre ainsi: «vers la marge de la représentation de peinture, la VOIX».»

«(333) Grohmann dans son commentaire écrit ceci: «Ad Marginem ressemble à un vieux document avec une planète rouge dominante au centre d'un champ vert fané. Une écriture fantomatique est dispersée le long des marges comme dans un dessin d'enfant. Il y a aussi des hiéroglyphes de plantes, un oiseau, des fragments de figures et des lettres de l'alphabet — un diplôme du royaume de la Nature.

«Mais y a-t-il jamais eu dans la nature un oiseau capable de marcher sur un bord, la tête en bas, fût-il seulement une silhouette, un oiseau réduit à sa plus simple expression, un «signe» d'oiseau, hiéroglyphe, comme dit Grohmann? Mais même hiéroglyphe, pictogramme, furent-ils jamais inscrits ainsi renversés? Oui, sans doute, si le regard veut lire correctement, convenablement les quatre lettres alphabétiques écrites sur les bords: «V» près du bord supérieur, «r» à gauche, «l» à droite sur les bords latéraux, «u» sur la marge inférieure. Deux d'entre elles sont enfermées dans un cartouche, «u» et «l»; «r» et «v» sont à l'état libre, écrites sur les bords d'un support qui n'est autre que celui du tableau. Trois consonnes, une voyelle: le «u» central sur la marge inférieure répond de sa voix de voyelle à «v» sur la marge supérieure, «v» si proche graphiquement du «u» mais qui, consonne, est condamné à consonner avec sa voyelle «u» — «vu». Ainsi de même le «r» et le «l» : «r-u», «u-l»: À la marge du tableau, parmi les plantes aquatiques, ainsi la voix sous l'espèce des signes graphiques qui la représentent, au milieu des hiéroglyphes — pictogrammes qui n'appartiennent qu'à la langue de Klee. La voix d'une voyelle ou plutôt une voyelle de la voix absente du tableau…

«Qu'est-ce que représenter silencieusement la voix? Comment picturalement représenter l'irreprésentable souffle des signes, sinon par les marges du tableau, par ses bords où toute la représentation alors s'échappe à elle-même, ne laissant au centre structural de l'œuvre que la trace de son retrait sous la figure de l'éclipse d'un astre circulaire à rayonnement sombre?»

Le commentaire des Bergers d'Arcadie de Nicolas Poussin vient prolonger l'analyse.


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Nicolas Poussin, Les bergers d'Arcadie


(336) «C'est alors que la voix va naître à l'écoute de l'oeil. Un des «bergers» au centre est agenouillé devant le tombeau dont la paroi porte gravés quelques mots: «Et in Arcadia ego» — attitude, posture, geste: c'est cette figure qui est silencieusement interrogée par les autres. Il déchiffre, semble-t-il, il épelle, bouche ouverte, lettre après lettre, pour la déchiffrer, cette inscription écrite peut-être dans une langue qu'il n'entend pas: or, par ce que je nommerai un effet visuel de plans, tout se passe, à mon regard, comme si les mots inscrits dans la pierre aveugle et sourde du tombeau paraissaient sortir un à un, lettre après lettre, de la bouche ouverte du berger pour venir se graver sur la pierre au fur et à mesure de leur profération, comme si le souffle de la voix avait puissance, virtus, de visibilité à l'oeil et de lisibilité au regard.»