LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Les trois relais de la voix
et sa mise en textes (entextualization)

The actualities of using language result in texts-in-context; the processes underlying are termed entextualization and contextualization, and are simultaneous semiotic moments of an experientially unitary phenomenon... [Double vie de la voix, à chaque instant et simultanément, enregistrée, relayée et réincarnée dans d'autres lieux que celui de sa production sensori-motrice.] There are new modes of text-artifactuality [de nouvelles textualités] (creation of objectual inscriptions that mediate entextualization/ contextualization), such as print, audio/ videotape, electronic storage, and the like, that are transforming the roles of senders and receivers of texts in the circulation of culture. Michael Silverstein, Contemporary transformations of local linguistic communities, Annual Review of Anthropology , Vol. 27, 1998, pp.401-426.

Je me place du point de vue des pratiques langagières. La parole et le chant à pleins sons embrayent sur la voix intérieure; la parole et le chant sont le premier relais de la voix. Puis nous passons de la parole à l'écriture, second relais de la voix. Enfin, relais du troisième type, la numérisation permet l'inscription, l'archivage et la diffusion de la vive voix, de la gestuelle qui l'accompagne et du cadre de son accomplissement (performance). Une personne parle, on enregistre sa voix, on exporte de la voix dans une autre matière, on en fait du texte (entextualization). Elle est à chaque instant relayée et réincarnée en d'autres lieux que celui de sa production sensori-motrice. Elle oscille entre deux vies, tantôt textualisée tantôt réincarnée.

In the year 1471 a member of the Sorbonne, Guillaume Fichet, looking back on the history of what today we should call communication technology, divided it into three periods: antiquity (which used the calamus or reed pen), a subsequent period which we should identify as the Middle Ages (which used the penna or quill pen), and a period just beginning (which used aereae litterae or print). Just over five hundred years later an American scholar, Walter J. Ong, looking back on a longer historical span, divided it into orality, writing, printing, and electronic communications. D. H. Green, Orality and Reading: The State of Research in Medieval Studies, Speculum, Vol. 65, No.2 (Apr., 1990), pp.267–280; sp.267.

Les auteurs américains ont soigneusement analysé cette dialectique ou ces allers-retours entre la vive voix et les inscriptions de la parole, mais les mots qu'ils emploient et les néologismes qu'ils créent prêtent à malentendu. Dans les publications américaines les mots text et entextualization ne désignent pas un texte écrit ni l'écriture au sens courant de ces mots en français, mais toutes sortes d'enregistements de la voix sur toutes sortes de supports matériels. Nous devons éviter de confondre le mot text en américain synonyme d'inscription avec le texte écrit sur un support matériel qui se dit text-artifact en américain. Non sans perfidie, Michael Silverstein et Greg Urban, au tout début de l'ouvrage collectif qu'ils ont dirigé et qui a fait date, Natural Histories of Discourse (Chicago, 1996), attribuent la paternité de cette confusion entre inscription et texte-objet à Paul Ricœur dans “The Model of the Text: Meaningful Action Considered as a Text”, Social Research, Volume 38, Number 3, Autumn 1971, pp. 529–562. De fait, la notion de «mise en textes» de la voix (entextualization) est un développement américain tardif (puisqu'il vient vingt ans plus tard) de propositions formulées par Jacques Derrida (écriture au sens de Derrida) et Paul Ricœur à la fin des années soixante ou au tournant des années soixante-dix, c'est-à-dire au moment où naît l'anthropologie linguistique américaine. La mise en textes de la voix (entextualization) est «le processus par lequel un segment des paroles prononcées dans une situation d'interlocution peut être extrait de son contexte interactionnel et récupéré sous la forme d'un morceau de discours qu'on peut enregistrer et que nous appellerons un texte». Je traduis ainsi en l'explicitant la définition qu'en donnaient Bauman et Briggs (Richard Bauman & Charles L. Briggs, Poetics and performance as critical perspectives on language and social life, Annual Review of Anthropology, Vol.19, 1990, pp.59-88): It is the process of rendering discourse extractable, of making a stretch of linguistic production into a unit—a text—that can be lifted out of its interactional setting.