LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Faire chanter la langue
Rousseau sur la mélodie avant le langage

«Avec les premières voix se formèrent les premières articulations [la parole] ou les premiers sons [le chant], selon le genre de la passion qui dictait les uns ou les autres… ainsi les vers, les chants, la parole ont une origine commune. Autour des fontaines dont j'ai parlé, les premiers discours furent les premières chansons… Il n'y eut point d'abord d'autre musique que la mélodie, ni d'autre mélodie que le son varié de la parole; les accents formaient le chant, les quantités formaient la mesure, et l'on parlait autant par les sons et par le rythme que par les articulations et les voix. Dire et chanter étaient autrefois la même chose…» Rousseau, Essai sur l'origine des langues, Chapitre XII.

«La mélodie, en imitant les inflexions de la voix, exprime les plaintes, les cris de douleur ou de joie, les menaces, les gémissements; tous les signes vocaux des passions sont de son ressort. Elle imite les accents des langues, et les tours affectés dans chaque idiome à certains mouvements de l'âme; elle n'imite pas seulement, elle parle, et son langage inarticulé, mais vif, ardent, passionné, a cent fois plus d'énergie que la parole même. Voilà d'où naît la force des imitations musicales; voilà d'où naît l'empire du chant sur les cœurs sensibles.» Rousseau, Essai sur l'origine des langues, Chapitre XIV.

Rousseau, Dictionnaire de musique (1768), article Mélodie

«Art d'imitation par lequel on peut affecter l'esprit de diverses images, émouvoir le cœur de divers sentiments, exciter et calmer les passions; opérer, en un mot, des effets moraux qui passent l'empire immédiat des sens.»

«Dire et chanter étoit autrefois la même chose»

«C'est un grand et beau problème à résoudre, de déterminer jusqu'à quel point on peut faire chanter la langue et parler la musique. C'est d'une bonne solution de ce problème que dépend toute la théorie de la musique dramatique.»

Jean-Jacques Rousseau, Fragments d'observation sur l'Alceste italien de Gluck, Œuvres complètes, Pléiade, V, p.445.

«Les premières histoires, les premières harangues, les premières loix, furent en vers; la poésie fut trouvée avant la prose; cela devoit être, puisque les passions parlèrent avant la raison. Il en fut de même de la musique: il n'y eut point d'abord d'autre musique que la mélodie, ni d'autre mélodie que le son varié de la parole; les accens formoient le chant, les quantités formoient la mesure, et l'on parloit autant par les sons et par le rhythme que par les articulations et les voix. Dire et chanter étoit autrefois la même chose dit Strabon; ce qui montre, ajoute-t-il, que la poésie est la source de l'éloquence. Il faloit dire que l'une et l'autre eurent la même source, et ne furent d'abord que la même chose. Sur la manière dont se lièrent les premières sociétés, étoit-il étonnant qu'on mît en vers les premières histoires, et qu'on chantât les premières loix? Etoit-il étonnant que les premières grammairiens soumissent leur art à la musique, et fussent à la fois professeurs de l'un et de l'autre?

Une langue qui n'a que des articulations et des voix n'a donc que la moitié de sa richesse; elle rend des idées, il est vrai; mais pour rendre des sentimens, des images, il lui faut encore un rhythme et des sons, c'est-à-dire, une mélodie; voilà ce qu'avoit la langue grecque, et ce qui manque à la nôtre.»

Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l'origine des langues, chap. XII