LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

L'écriture rhapsodique

Francis Zimmermann

Mercredi 5 novembre 2020

Dans les arts du spectacle, nous étudions les reprises successives par lesquelles on «monte» une représentation théâtrale au cours d’une série de répétitions. Notre thèse est que chaque répétition est déjà à elle seule une version à part entière du spectacle. Le spectacle en préparation est le point de fuite de la série des répétitions. Il est immanent à chacune des répétitions, il est tout entier dans chacune des répétitions. Même si d'autres arts de la parole et du spectacle entrent dans le champ du séminaire, ce sont les études sur le théâtre qui constituent notre organon.

J’ai tenté d’élargir le concept de Répétition. Au théâtre s'élabore le concept le plus opératoire pour nous, la répétition au double sens de rehearsal (les répétitions préparatoires au spectacle) et re-enactment (faire revivre aujourd'hui les faits héroïques du passé), et, à la limite du théâtre, les répétitions dans la remediation (réajustements à de nouveaux contextes ou de nouveaux auditoires, les remakes d'un même récit sur différents médias) et dans la sérialité (performances à épisodes). Le critère, pour déterminer si nous sommes dans ce cadre, c'est qu'il y ait rehearsals, re-enactments, remediation.

J'ai tenté aussi de développer notre problématique dans le champ des épopées chantées. Mais il manque aux épopées, dont les héros sont stéréotypés, un élément essentiel au théâtre et au roman: des personnages «en relief, en ronde bosse» comme disait E.M. Forster dans Aspects of the Novel (1927). Par contraste avec les héros épiques qui sont des personnages «plans» (flat characters), des types, les personnages du théâtre et du roman sont «en ronde bosse» (round characters). L’épopée n’est qu’un récit (a narrative of events) dont la mythologie, la structure sociale (Dumézil) et l’histoire politique (Biardeau pour le Mahābhārata et le Rāmāyaṇa) sont les clés d’interprétation. Par contraste, le théâtre et le roman développent une intrigue (a plot) dont le public découvre le sens au fur et à mesure que progresse l’intrigue en confrontant son intelligence et ses émotions à celles des personnages principaux. La complexité des personnages dramatiques ou romanesques est le ressort de l’intrigue. Or ce sont le théâtre et le roman qui nous intéressent aujourd’hui.

Je reviens à la lecture de Walter Benjamin (1892-1940) que j’avais entreprise en mai 2019, en esquissant l'analyse d'un genre d'écriture littéraire en forme de performance rhapsodique chez Walter Benjamin dans la dernière période de son œuvre, les années 1930–1940 consacrées à l'écriture de Passages, son chef d'œuvre posthume, une écriture  «rhapsodique» (formule reprise d'un livre de Rafaëlle Jolivet Pignon) équivalant aux performances continuées que nous avions repérées au théâtre. De fait, l’œuvre entière de Benjamin prise dans sa complexité, au confluent de la philosophie, de la théorie littéraire et des sciences sociales, développe une doctrine et une méthode de la rhapsodie au sens I-B défini ci-dessous.

RHAPSODIE

I-A. − Antiquité grecque. Suite de poèmes épiques chantés par les rhapsodes.
I-B. − Péjoratif, vieilli. Ouvrage en vers ou en prose fait de morceaux divers, mal liés entre eux. D'où Rhapsoder, verbe transitif, péjoratif. Compiler et citer en désordre, mal arranger; parler, écrire à tort et à travers, et Rhapsodique, adjectif. Qui est décousu, désordonné. Qui est formé de lambeaux.

Walter Benjamin vécut à Paris à partir de 1923 et son écriture rhapsodique s'inspire des Surréalistes et en particulier de Louis Aragon. Il entreprend à partir de 1926 un projet mûri pendant treize ans jusqu'à sa mort prématurée en 1940 (il se suicide au moment d'être arrêté par la police franquiste), une fresque rhapsodique décrivant Paris et ses habitants sous le Second Empire (1851–1970) restée inachevée mais publiée en 1982. L'étude et l'interprétation des poèmes de Baudelaire formant la section Tableaux parisiens dans Les Fleurs du mal (1857) constituaient le noyau de ce projet. Un vaste ensemble de manuscrits de Benjamin laissés en dépôt à la Bibliothèque nationale furent redécouverts en 1981 et publiés en 2013. Je m'appuierai sur ces deux corpus pour développer à partir du séminaire du 2 décembre la problématique de la composition rhapsodique et l'analyse d'une œuvre littéraire conçue comme un «montage» selon Beznjamin ou une installation (au sens du mot dans les arts plastiques), c'est-à-dire un agencement d’objets et d’éléments indépendants les uns des autres mais constituant un tout.

Walter Benjamin, Das Passagen-Werk [1982]; traduction française, Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages, Paris, Cerf, 2002.

Walter Benjamin, Baudelaire. Edition établie par Giorgio Agamben, Barbara Chitussi et Clemens-Carl Härle, Paris, La Fabrique éditions, 2013.