LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Orient occident
Théâtre du texte et théâtre du geste

Understanding and appreciating Asian-Pacific theatre requires knowledge of performance, and theatre is equated with performance not litterature. All the theatrical means of expression are accorded value. In its diversity and richness of performance practice, theatre in Asia-Oceania has increasingly become a stimulus and model in the West, as it has to such contemporary theatre figures as Jerzy Grotowski, Peter Brook, Ariane Mnouchkine… James R. Brandon, The Cambridge Guide to Asian Theatre, Cambridge, CUP, 1993, p.7.

«En tout cas, et je m'empresse de le dire tout de suite, un théâtre qui soumet la mise en scène et la réalisation, c'est-à-dire tout ce qu'il y a en lui de spécifiquement théâtral, au texte, est un théâtre d'idiot, de fou, d'inverti, de grammairien, d'épicier, d'anti-poète et de positiviste, c'est-à-dire d'Occidental.» Antonin Artaud, Le Théâtre et son double [1935], dans ses Œuvres, Paris, Quarto Gallimard, 2004, p.527.

La conception selon laquelle le théâtre n'est pas la représentation d'un texte, mais une projection dans l'espace des vibrations et des énergies internes au corps de l'acteur, se retrouve chez Jerzy Grotowski (influence du Yoga), au Living Theatre (influence du bouddhisme tantrique), chez Peter Brook (influence du Nô et du T'ai-chi) ou chez Eugenio Barba (Inde, Bali). La formulation princeps de ce contraste entre théâtre du texte et théâtre du geste est celle d'Antonin Artaud.

Le théâtre oriental à tendances métaphysiques
Antonin Artaud, Le Théâtre et son double

(529) «Dans le théâtre oriental à tendances métaphysiques opposé au théâtre occidental à tendances psychologiques, tout cet amas compact de gestes, de signes, d'attitudes, de sonorités, qui constitue le langage de la réalisation et de la scène, ce langage qui développe toutes ses conséquences physiques et poétiques sur tous les plans de la conscience et dans tous les sens, entraîne nécessairement la pensée à prendre des attitudes profondes qui sont ce que l'on pourrait appeler de la métaphysique en activité

(548) «Dans le théâtre oriental à tendances métaphysiques opposé au théâtre occidental à tendances psychologiques, il y a une prise de possession par les formes de leur sens et de leurs significations sur tous les plans possibles; ou si l'on veut leurs conséquences vibratoires ne sont pas tirées sur un seul plan mais sur tous les plans de l'esprit en même temps.»

Artaud formule le concept de performance avant la lettre. La mise en scène, dans le théâtre oriental, n'est pas le reflet d'un texte écrit, mais…

(548) «la projection brûlante de tout ce qui peut être tiré de conséquences objectives d'un geste, d'un mot, d'un son, d'une musique et de leurs combinaisons entre eux».

«Hiéroglyphes animés»
Antonin Artaud, Sur le Théâtre Balinais (1931)

Repris dans Le Théâtre et son double, in Œuvres, Paris, Quarto Gallimard, 2004:

(535) «Le premier spectacle du Théâtre Balinais qui tient de la danse, du chant, de la pantomime, de la musique — et excessivement peu du théâtre psychologique tel que nous l'entendons ici en Europe, remet le théâtre à son plan de création autonome et pure, sous l'angle de l'hallucination et de la peur.

…………… Ici d'ailleurs les situations ne sont qu'un prétexte. Le drame n'évolue pas entre des sentiments, mais entre des états d'esprit, eux-mêmes ossifiés et réduits à des gestes, — des schémas. En somme les Balinais réalisent, avec la plus extrême rigueur, l'idée du théâtre pur, où tout, conception comme réalisation, ne vaut, n'a d'existence que par son degré d'objectivation sur la scène. Ils démontrent victorieusement la prépondérance absolue du metteur en scène dont le pouvoir de création élimine les mots. Les thèmes sont vagues, abstraits, extrêmement généraux. Seul, leur donne vie, le foisonnement compliqué de tous les artifices scéniques qui imposent à notre esprit comme l'idée d'une métaphysique tirée d'une utilisation nouvelle du geste et de la voix.

Ce qu'il y a en effet de curieux dans tous ces gestes, dans ces attitudes anguleuses et brutalement coupées, dans ces modulations syncopées de l'arrière-gorge, dans ces phrases musicales qui tournent court, dans ces vols d'élytres, ces bruissements de branches, ces sons de caisses creuses, ces grincements d'automates, ces danses de mannequins animés, c'est: qu'à travers leur dédale de gestes, d'attitudes, de cris jetés dans l'air, à travers des évolutions et des courbes qui ne laissent aucune portion de l'espace scénique inutilisée, se dégage le sens d'un nouveau langage physique à base de signes et non plus de mots. Ces acteurs avec leurs robes géométriques semblent des hiéroglyphes animés.»

(545) «La révélation du Théâtre Balinais a été de nous fournir du théâtre une idée physique et non verbale, où le théâtre est contenu dans les limites de tout ce qui peut se passer sur une scène, indépendamment du texte écrit, au lieu que le théâtre tel que nous le concevons en Occident a partie liée avec le texte et se trouve limité par lui. Pour nous, au théâtre la Parole est tout et il n'y a pas de possibilité en dehors d'elle; le théâtre est une branche de la littérature, une sorte de variété sonore du langage, et si nous admettons une différence entre le texte parlé sur la scène et le texte lu par les yeux, si nous enfermons le théâtre dans les limites de ce qui apparaît entre les répliques, nous ne parvenons pas à séparer le théâtre de l'idée du texte réalisé.»

On retiendra de ce texte célèbre l'opposition établie entre une tradition théâtrale où l'espace physique de la scène jouit d'une prépondérance absolue, et le théâtre auquel nous sommes habitués en Occident où prédominent les mots du texte.

Texte et performance

W. B. Worthen, Disciplines of the Text/Sites of Performance,
The Drama Review
, Vol.39, No.1, Spring 1995, pp.13–28.

"I open with Artaud's wild ethnology in order to tease out some contemporary assumptions about the relationship between texts and performances, assumptions that structure some of the fault lines [les failles] that run through the various disciplinary and institutional formations that claim the study of drama/theatre/performance today: cultural studies, English, literature, performance studies, theatre history, theatre studies…

Here I want to explore the relationship between texts, textuality, and performance as an issue deeply inflected by the notions of authority—not so much professional authority, but the stabilizing, hegemonic functioning of the Author itself. I am interested in the ways that notions of authority are covertly inscribed in recent discussions of performance, often at just those moments when the supposedly liberating "textuality" of performance is most urgently opposed to that Trojan horse of the absent author, the text."

Entre l'Orient et l'Occident, en effet, c'est bien la prééminence relative du Texte et de la Performance qui fait la différence. Dans cet article, on lira, du bas de la p.18 au haut de la p.21, l'exemple d'une pièce de Shakespeare jouée par des acteurs de Kathakali.

Sur l'inscription du langage dans l'espace et l'image des hiéroglyphes animés:
Monique Borie, Antonin Artaud. Le théâtre et le retour aux sources, Paris, Gallimard, 1989, pp.283–285.